Les sangs ou récit d’une mort fantasmée

Présentée dans le cadre du ZH Festival, offrant à chaque année 40 créations inédites réalisées par de jeunes talents émergents, la pièce Les sangs jouée à l’Espace Libre  monte la barre haute pour les éditions à venir.

Créée, mise en scène et produite par les étudiants finissants de l’École supérieure de théâtre, profil jeu (Compagnie Le Bain public, 2017), la pièce est composée d’après le roman d’Audrée Wilhelmy, inspiré du conte légendraire de Barbe Bleue.

Dans une mise en scène brillante réalisée par Camila Forteza, offrant par moment des frissons par l’intensité et le rythme des chorégraphies, la création met surtout en valeur la qualité des interprétations, rendant grâce aux 6 personnages féminins déroutants de par leur singularité. Aux premiers instants du spectacle, on remarque l’incroyable travail effectué dans l’élaboration des scènes et dans l’interprétation des acteurs. Ce spectacle original n’a définitivement rien à envier aux grandes productions québécoises et présente une rigueur et une constance d’une rare qualité, autant dans le jeu que dans le contenu.

Ce spectacle fort intéressant abordait toutefois une histoire complexe, où il aurait été facile de tomber dans le cliché. Un piège que Camila Forteza et sa troupe ont réussi à éviter.

S’appartenir à travers la mort

Les sangs c’est le récit de Barbe Bleue remit au goût du jour et à la sauce freudienne, où les victimes utilisent leur bourreau pour s’émanciper.

6 femmes qui décident d’utiliser leur tueur, pour s’approprier avec ironie leur vie. Puisqu’en effet, quel moment d’une vie est-il plus singulier et important que notre mort? La pièce Les sangs joue avec cet élément important du livre d’Audrey Wilhelmy où les victimes, confrontées à une mort imminente donnée par un mari barbare et psychopathe, se réapproprient leur existence en décidant elles-mêmes du déroulement de leurs derniers instants.

La clef ouvrant la porte interdite du conte original, métaphore de l’éveil de la conscience à la vérité, est remplacé par un livre dans lequel un Barbe Bleue obsessif et contrôlant (dans cette version Féléor Barthélémy Rü, interprété par Michaël Bédard) demande à chacune de ses femmes d’écrire la façon dont elles aimeraient mourir.

Les sangs. Crédit: Jules Bédard
Les sangs. Crédit: Jules Bédard

Souhaitant les habiter non seulement physiquement mais aussi mentalement, il prend d’assaut leur intimité en lisant les passages du livre. Mais est-ce que le livre lui donne vraiment accès à la vérité intime de ses femmes ou est-ce une façon pour celles-ci de détourner l’attention de leur bourreau sur la véritable nature libératrice des écrits? Serait-il lui-même victime de sa propre mise en scène en laissant à ses femmes une dernière occasion de laisser une trace? Et à la fin qui gagne vraiment? La femme qui décide de se donner une mort fantasmée, ou le tueur qui se laisse prendre au jeu et qui malgré lui devient un instrument, un pion pour accomplir la dernière volonté de sa victime?

Le récit joue avec le regard du spectateur en inversant les rôles de pouvoir. Donnant la parole aux femmes, à leur énergie bouillonnante et leur sexualité assumée, l’oeuvre donne l’occasion à celles que l’on n’a fait taire par la mort, de donner une dernière version de leur vie et de ce qu’elles étaient. Parfois brûlantes, hystériques et très souvent lucides face au sort qui les attendent, les victimes deviennent héroïnes de leur propre récit, dans une habile mise en abîme où elles écrivent leur version de l’histoire et leur perception d’elle-même, comme dernière arme contre leur agresseur qui tente de les posséder dans un moment de rage ou de brutalité.

Un jeu déroutant et raffiné, misant sur les détails

Des costumes jusqu’au moindre changement de ton, les interprètes sont en symbiose avec leur personnage, nous faisant croire à leurs passions et leur moments d’ivresse. Tel le personnage d’Abigaëlle Fay (Marianne Lamarche) qui conjugue tous les traits de la ballerine tourmentée: pieds recouverts de pansements, tics de performance liés aux méthodes rigoureuses du ballet combinés à une démarche à la fois contrôlée et délicate. Dans un autre registre, cassant le moule fragile de la femme-enfant, le personnage haut en couleur, amer, grossier et franc de Frida Oum-Malinowski (Maude Demers-Rivard) apporte une fraîcheur au spectacle. Tranchant avec l’image délicate de la ballerine, assumant la volupté, les débordements, les excès et l’appétit exagéré du personnage jusqu’au bout, l’interprète nous fait rire et sursauter, livrant une performance nuancée par les moments dramatiques liés à son désir de plaire à tout prix (sans compter un moment de pur délice où Frida explique comment elle jouit en allaitant).

Les sangs - crédit: Jules Bédard
Les sangs – crédit: Jules Bédard

Chorégraphies et synchronicité

Mais le clou de ce spectacle rodé réside assurément dans les moments habilement chorégraphiés qui nous surprennent à chaque fois avec plaisir. Les enchaînements chorégraphiés offrent de grands moments scéniques où la tension devient palpable, telles la scène où les 6 femmes se livrent soudainement à leur folie respective, déchirant, mangeant et se caressant avec les pages du livre. Une autre scène visuellement forte du spectacle,  est probablement celle où les 6 comédiennes se transforment en une meute de chiens assoiffés de sang. La synchronicité et la chimie des interprètes transforment les scènes de groupe en véritables bonbons pour les yeux gardant le spectateur en haleine.

Les sangs. Crédit: Jules Bédard
Les sangs. Crédit: Jules Bédard

La pièce divisée en deux parties, l’une où l’on raconte l’histoire des femmes et de leur rencontre avec Rü et l’autre où celui-ci se retrouve littéralement spectateur de la mort de ses femmes (assis en dehors du dispositif scénique, dos au spectateur). Bien que la pièce est plutôt longue et dense,  rien du second tableau ne manque de pertinence; celui-ci vient donner agréablement une dimension supplémentaire à la pièce en opposant la mort fantasmée des femmes à leur mort réelle.

Les sangs. Crédit: Jules Bédard
Les sangs. Crédit: Jules Bédard

Les sangs offre définitivement à son auditoire un spectacle audacieux où la sexualité féminine est décloisonnée et explosive. Jumelé à un jeu constant et sans faille, cette oeuvre, où l’exploiteur fini par se faire exploiter (*spoilers*), laisse définitivement sa trace dans l’imaginaire du spectateur.

 

Article écrit par Marie-Michelle Demers

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