La vie littéraire: entrevue avec l’auteur + critique

Nous sommes le 22 mars, au théâtre La Chapelle.  Mathieu Arsenault présente un stand-up basé sur son oeuvre poétique La vie littéraire . Chargé, dense, sans structure définie, le texte possède un fort potentiel théâtral. C’est pourquoi l’idée de l’adapter sur scène est venue naturellement au metteur en scène Christian Lapointe.

Quel  chemin doit emprunter l’artiste pour aboutir à la publication d’un roman ou d’un texte poétique, qui sera déposé sur les tablettes des bibliothèques et librairies environnantes? Et qu’arrive-t-il quand on parle d’une écrivaine? Comment les femmes écrivaines vivent-elles de ce métier? Toutes ses questions sont abordées dans La vie littéraire.

Le spectacle

Seul sur scène, Mathieu Arsenault utilise des mots tirés de son livre pour s’adresser au public. Le numéro stand-up est divisé en deux parties: l’une où il est seul avec un micro sur un podium, et l’autre, où il est interviewé par le directeur de la compagnie de production Rhizome.

Première partie

Micro en main, affichant ses couleurs sur son t-shirt noir  (le nom de l’auteur Vickie Gendreau en lettres dorées), il prend d’assaut la scène de La Chapelle avec son débit fluide et intense composé de mots  signifiants, de phrases poétiques, d’images réelles et absurdes, tous provenant de La vie littéraire. Parlant au féminin, il aborde le métier d’écrivain, notre réalité moderne de plus en plus tournée vers le numérique, écorchant au passage tous les bien-pensants de notre monde et de l’industrie du livre.

Deuxième partie

On nous annonce au début du spectacle qu’il y aura une entrevue avec l’artiste à la fin. Lorsque l’entrevue commence, on comprend rapidement par les réponses données, que Mathieu Arsenault récite des lignes de La vie littéraire. Même quand la question vient d’un spectateur, on constate que la mise en scène continue: la réponse vient du livre. Bref, il y a un refus de se livrer, de se justifier chez l’artiste. Celui-ci donne toute la place à ses mots, qui sont les véritables objets artistiques du spectacle.  Plutôt que de donner des réponses spontanées et ainsi étancher la soif de curiosité du spectateur, l’auteur décide de donner des extraits de La vie littéraire en guise de réponses aux questions posées pendant cette mise en scène imitant l’entrevue. Il met ainsi en valeur de façon détournée, l’importance de la littérature.

 

Entrevue: La vie littéraire

HT: Pourquoi présenter une version de La Vie littéraire sur scène? Comment le médium se prêtait bien à la scène?

MA: Je ne fais pas d’effort pour que mes textes soient montrés. Je suis tombé sur des gens en théâtre qui ont le même rapport avec la scénographie, que le rapport que j’ai avec la littérature. Dans mon texte, ce n’est pas clair si c’est un personnage. En écrivant, je travaillais vraiment fort pour retirer les détails biographiques. Je faisais en sorte qu’il n’y ait pas d’unité de lieu ou d’action.  Ce dernier aspect intéresse particulièrement les gens de théâtre qui souhaitent créer quelque chose avec la littérature.

HT: Dans les premières lignes de ton livre, tu écris et je te cite « Le monde est complexe et le restera, il ne se raconte pas dans une petite scène agréable, l’insaisissable est partout.»

Que veux-tu dire par là?

MA: L’insaisissable, l’écriture peut le saisir mais on vit trop dans une culture qui favorise une réalité, plutôt que toutes les perceptions de cette réalité. Les petites perceptions qui ne changent rien à notre vie, on les vit sans savoir comment les intégrer. Par exemple, tu vas dans le métro, tu vois une fille ou un gars que tu trouves vraiment hot. Et le soir ou le lendemain tu rêves à cela. C’est un morceau de réel qui est en deçà du niveau de conversation que tu pourrais avoir avec quelqu’un. C’est ce type de petites perceptions ininterrompues dont on ne parle pas mais qui font parties de notre réalité qui sont importantes. Dans mon écriture, j’essaie de ré-intéresser les gens à cette vie-là, à cette existence intérieure plus riche émotionnellement que la réalité perçue.

Être ou ne pas être une femme écrivaine?

HT: Ton protagoniste est une femme, une écrivaine, une étudiante. Pourquoi voulais-tu écrire au féminin?

MA: Pourquoi j’ai écrit au féminin? Parce que j’ai l’impression qu’on laisse moins la chance aux femmes auteures d’êtres des artistes, des écrivaines. C’est plus difficile pour elles de faire de l’écriture un métier, d’être une professionnelle. Mais au lieu de mettre l’accent là-dessus et de faire quelque chose de négatif, je me suis dit que j’allais en faire quelque chose de positif. En écrivant La vie littéraire, je tenais à des figures positives féminines pour pas que mon livre se renverse. Pour contrebalancer le fait qu’il y a des figures féminines que je n’aime pas.  En écrivant mon livre, le personnage tendait petit à petit, à être une femme, devenir femme, et ce, à travers un détour grammatical. Écrire avec une voix féminine, sans m’approprier l’identité féminine pour autant, ça m’a ouvert à plein de choses. Ça a changé ma vie. Perdre son identité d’écrivain, d’homme blanc privilégié, ça t’amène vers un foisonnement de positions.

HT: Tu fais référence à plus d’une trentaine d’auteurs dans ton roman. Parmi ces auteurs, une femme revient 3 fois: Virginia Woolf. En quoi cette auteure t’a inspirée dans ton œuvre et en quoi son œuvre est essentielle selon toi?

MA: Parce que c’est une des premières qui a découvert cela (*l’écriture de la pensée, du monde intérieur), elle n’est pas dans un état de représentation du flux de conscience, elle est très consciente de la vie intérieure. Une chambre à soi, c’est un essai où elle ne suit plus les idées, elle suit la pensée.

Rayonner à l’étranger

HT: Il y a des bons livres et des mauvais livres. Mais il y aussi de très bons livres qui ne marchent pas et de très mauvais qui remportent beaucoup de succès. Y a-t-il une saturation au sein du lectorat québécois qui fait en sorte que les lectures légères sont plus populaires que les lectures qui parlent de notre réalité comme peuple fonctionnent moins?

MA: C’est toujours comme cela. Il y a trente ans, il y a quelque chose qui a changée, une littérature québécoise qui est arrivée: Gaston Miron, Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Jacques Ferron, etc. Ils se sont donné l’idée entre eux qu’une littérature québécoise existait et que cela permettrait aux québécois de se raconter entre eux-mêmes à eux-mêmes. Ensuite, il y a eu une industrialisation de la littérature. Petit à petit, une manière de fonctionner dans le domaine de l’édition, de la librairie, de la distribution est arrivée. Et le roman ne distribue jamais mieux que lorsqu’il s’adresse au plus grand public possible. C’est aussi une période où la grande littérature était faite pour le grand public, pensons à Louis Hamelin, Jacques Poulin et Danny Laferrière, qui écrivent dans une forme qui pourrait s’adresser au grand public. Y’a des périodes plus grand public et il faut être attentif au courant de notre époque.

HT: Tu parles dans ton roman de « produits fortement dotés en valeurs culturelles ». Qu’est-ce qu’une œuvre littéraire avec une valeur culturelle?

MA: Ce sont des œuvres qui veulent dire quelque chose, qui cristallisent quelque chose que t’as jamais vu avant et tu sais tout de suite que c’est nécessaire. Pour moi, ce sont des chocs culturels avec des gens qui font des choses qui viennent me chercher, comme Chasse aux licornes de Baron Marc-André Lévesque. Avant d’avoir lu ce texte, je ne savais pas que la poésie pouvait être fantaisiste comme un dessin animé du samedi matin. Il y aussi une autre œuvre qui vient me chercher, celle de Brian Jungen (Transmutation), qui représente un squelette de baleine fait à  partir de chaises de patio en PVC.

Les Y et la littérature

HT: Dans ton livre, on sent beaucoup de cynisme par rapport à la façon dont on apprend aux jeunes à écrire et aux œuvres qu’on leur fait lire dans les lieux d’enseignement: « Tout ce à quoi un auteur peut aspirer de grand, c’est de devenir un sujet de dissertation, qui va m’apprendre à moi les jeunes, à faire moins de fautes pour pouvoir finir mon cégep et décrocher un emploi, passer aux choses sérieuses la paie va être correcte […] ».

Crois-tu que la littérature est dévalorisée dans les écoles et que cela fait partie des raisons pourquoi les jeunes délaissent les livres?

MA: L’épreuve uniforme de français est à double tranchant, c’est une drôle de chose. Les cégeps sont un reflet de la société. Et dans la société il y a des gens de droite et des gens de gauche. C’est plus facile de détruire que de construire. Il y a la tentation d’évacuer la littérature des cours de français et l’épreuve est arrivée à cheval là-dessus. Il y a la dissertation qui est une forme vide, qui ne sert à rien, qui est plus conservatrice et qui mesure le niveau de langue des finissants du cégep. Les profs enseignent beaucoup la dissertation pour s’assurer qu’on réussit l’épreuve uniforme, puisque la compétition entre les cégeps est forte. Malgré cela, la littérature est restée, bien que les profs aient moins la liberté de faire lire ce qu’ils veulent qu’avant.

HT: Pour terminer Mathieu, quel conseil donnerais-tu à une jeune femme qui souhaite écrire sa première œuvre?

MA: Il faut sortir beaucoup dans les soirées de lecture et lire ce qui se fait pour se libérer de l’image que l’on se fait de la littérature.

Toutes tes ressources culturelles, il faut les traverser pour t’en débarrasser. Il faut aussi créer avec sa propre forme; il ne faut pas que ce soit surtout important pour les autres, il faut que ce soit important pour toi. Quand tu enlèves tous les matériaux culturels qui t’appartiennent et que tu continues à écrire quand même, c’est là que tu es toi-même. Si tu as fait ce chemin-là pour écrire ton oeuvre, ça veut dire que ça a valu la peine. Quand tu fais un premier livre et que c’est refusé partout, il faut que tu ais mis toute ta vie dans ce livre-là et que tu ais évolué en l’écrivant. Ce ne sera pas un échec car tu auras progressé là-dedans et tu auras découvert quelque chose qui t’appartient.

Article et entrevue: Marie-Michelle Demers
Crédit photo principale: Arnaud Ruelens-Lepoutre

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