Critique du lundi: Pour réussir un poulet

Dans une lutte contre la misère et la pauvreté, Carl et Steven font affaire avec Mario Vaillancourt, riche propriétaire des Galeries du Boulevard. Ce manipulateur crapuleux enlise les deux hommes dans des plans qui semblent faciles à première vue, mais qui au final ne feront qu’empirer leurs situations financières et sociales, de par les sacrifices qu’ils seront amenés à faire.

L’HUMOUR POUR FAIRE AVALER LA CRITIQUE SOCIALE

Pour une deuxième fois au théâtre Périscope, après y avoir fait la présentation de Billy (Les jours de hurlement), Fabien Cloutier excelle dans son domaine dans ce spectacle présenté le 15 mars dernier. Il signe la mise en scène de sa pièce Pour réussir un poulet, montée en collaboration avec la troupe de la Manufacture. Aussi connu pour avoir écrit Scotstown et Cranbourne, Fabien Cloutier nous embarque cette fois dans une critique sociale, par son écriture humoristique et crue, dans laquelle on retrouve une histoire qui fait grincer des dents par la manière dont on joue avec des valeurs sociales communes, souvent partagés par le public. Le décor est épuré, ce qui laisse toute la place à la parole et à l’interprétation d’une distribution sans failles.

 

ÉCRIRE DANS LES ZONES GRISES

Dès les premières minutes du spectacle, on reconnait l’écriture de l’auteur par le franc parlé et la langue familière des personnages qui prennent vie par le rythme imposé des répliques entrecoupées. Il s’agit là d’une des qualités d’auteur les plus remarquables, et que peu peuvent prétendre posséder. Fabien Cloutier joue avec le public, au sens propre, tout au long de son texte. C’est un continuel cas de conscience, engendré par le discours des personnages, qui est composé de répliques-chocs qui frôlent cette zone grise entre la réalité, l’indécence et le non-sens.

« CARL – Voler des ti-vieux

C’est pas comme voler une famille

J’ai des principes crisse »

« MÉLISSA – […] C’est ça qu’y a dit à p’tite

Ton gars

De quatorze ans

«On va t’rentrer trois queues dans yeule »

 

AUTHENTICITÉ ET EFFICACITÉ REMARQUABLE

Lors de cette première représentation à Québec, c’est sous une pluie d’applaudissements méritée que la distribution a su conclure cette belle soirée. C’est sans surprise que l’on a pu assister à une performance incroyable de Denis Bernard (Mario Vaillancourt). Sans dire que l’homme est parfait dans son interprétation, il joue avec précision avec l’émotivité du public, passant du rire au malaise, d’une réplique à l’autre. Quant à Hubert Proulx (Steven) et Guillaume Cyr (Carl), ils auront su se fondre dans des personnages complets dont l’interprétation était sans reproche. Tous deux sont remarquables, du début à la fin, pour leur jeu de regards et leur complicité indéniable. Impossible de passer à côté des deux femmes, Gabrielle Côté (Mélissa) et Marie Michaud (Judith), qui complétaient avec brio cette distribution élite. Le stress des comédiens était palpable lors des premières répliques, mais lorsque la machine s’est mise en marche, elle aura su emporter le public dans une foulée de rires et d’émotions profondes, sans que ce dernier n’ait le temps de regarder sa montre une seule fois.  Ce sont soixante-dix minutes qui passent à une vitesse folle, où les répliques s’enchaînent comme une véritable partition musicale bien rodée.

« STEVEN – […] Pis là quissé câlisse qui sort du salon

‘ec trente personnes qui y courent après

Avec des faces de monde en crisse

Parce que leu pére mort vient de s’faire dégueuler d’sus

Dans sa crisse de tombe ?

Toé mon gros tabarnac !

[…]

C’est pas au Centre d’emploi qu’y t’ont dit

«Va vomir su un gars qui paye pas ses dettes »

C’est Vaillancourt mon câlisse »

 

JOUER AVEC LE PUBLIC

En signant la mise en scène de son propre texte, Fabien Cloutier s’est permis de jouer avec les images en créant des dualités intéressantes. L’une des plus marquantes se fait lorsque l’on voit le personnage de Mélissa tromper son amoureux Steven avec Mario Vaillancourt, de presque deux fois son âge. Cloutier a mis en scène cette partie du texte au moment même où, côté cour, se déroule une scène intense entre Steven et Carl. Il s’amuse ainsi avec l’œil voyeur du public, l’invitant d’abord à suivre le fil conducteur du texte à l’avant-scène, mais l’attirant au même moment vers l’arrière-scène, pour assister à une série de baisers passionnels. Je me suis fait prendre à mettre de côté l’écoute du texte…

« JUDITH – Même le gars qui met des cônes dins rues

Pour qu’y puissent peinturer les lignes su l’bord du chemin

Y y demandent un diplôme »

 

MEUBLER L’ESPACE VIDE

La fluidité des transitions, qui pouvait être remarquée dès la lecture du texte, est extrêmement plaisante à regarder sur scène. On nous fait passer d’un lieu à un autre sans aucune difficulté, grâce à un décor complètement épuré composé uniquement que de quelques chaises, tout en laissant les accessoires dans les coulisses. On prend plaisir à voir les personnages simuler des objets et à passer d’une scène à l’autre sans que rien ne vienne freiner le rythme de la pièce. La seule chose qui meuble les transitions, lors des quelques blacks du spectacle, c’est la musique d’ambiance créée par Misteur Valaire. Légère et envoutante, le groupe a bien saisi ce que l’on attendait d’eux lorsqu’on les a approchés pour réaliser la musique du spectacle. Au final, on obtient une trame qui vient soutenir la pièce dans ses moments d’intensité et d’émotion, où la parole et la puissance du texte prennent toute la place sur scène.

« MARIO – J’veux pas tu m’orviennes dans un boutte

En m’disant que ma recette de poulet est ordinaire

Parce que t’as pas été tight su l’choix du poulet »

 

UNE TOURNÉE À NE PAS MANQUER

Il ne faut pas rater cette occasion d’aller voir ce spectacle, qui commence sa tournée au Québec après avoir connu un grand succès à l’automne 2014. Vous pourrez les voir au théâtre Périscope du 14 au 25 mars, avant un grand retour où tout a commencé, au théâtre de la Licorne du 28 mars au 8 avril.

Article écrit par Nicolas Boisvert
Crédit photo: Suzane O’Neill

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