Le Déclin de l’empire américain: Grab them by the pussy et autres dérives

Nous sommes en 2005, Donald Trump se confie alors au journaliste Billy Bush sur le plateau de l’émission Days of Our Lives:

« I’m automatically attracted to beautiful [women]—I just start kissing them. It’s like a magnet. Just kiss. I don’t even wait. And when you’re a star they let you do it. You can do anything … Grab them by the pussy. You can do anything. »

Ces mots, prononcés jadis par celui qui est désormais le président des États-Unis, ne pouvaient mieux justifier la raison d’être de la pièce quasi prophétique écrite par Denys Arcand en 1986.

Mais l’élection de Donald Trump n’est vraisemblablement que la pointe de l’iceberg pour une civilisation en perte de repère. C’est à travers cette valse continue, prenant comme ancrage les plaisirs de la chair, que s’incarnent les personnages de la pièce
Le Déclin de l’empire américain qui était présentée à l’Espace Go, le 1er mars dernier.

 

Adaptation actuelle

Mis en scène et adapté par Patrice Dubois et Alain Farah et produit par le Théâtre PÀP, le spectacle demeure très proche du texte original d’Arcand, tout en s’appropriant des éléments de notre contexte sociopolitique actuel. Nous verrons donc planer le spectre de Donald Trump à plusieurs reprises (« Grab them by the pussy »), le climat tendu de la classe moyenne sera mis en évidence par un monologue serré et explosif de la part d’Alexandre Goyette, le gym est ici remplacé par un studio de yoga, puis l’éternelle opposition entre la vie en apparence rangée du 450 et celle de la ville sera mise de l’avant.

 

Illustrer la désillusion

Tranchant pourtant de plusieurs façons avec le film, cette adaptation théâtrale puise son authenticité dans des images fortes construites à l’aide d’une mise en scène originale et cadencée. Je pense notamment à la parodie de la célébrée fresque de la Cène, alors que tous les personnages sont attablés pour leur dernier souper – une façon caustique de souligner l’absence de spiritualité. Petit clin d’œil aussi à l’histoire, une histoire qui semble constamment se répéter, et ce, sans que le sort collectif des hommes en soit amélioré. Le plaisir individuel semble au cœur de toutes motivations et l’œuvre se concentre sur ce thème, soulignant que nous sommes en constante recherche d’inspiration, de mouvement, de sens, cherchant en l’autre l’affranchissement d’une vie en perte de rigueur morale (par exemple, dans la scène de présentation où les personnages se saluent selon ce qu’ils attendent de l’autre dans une danse où tous s’effleurent sans jamais vraiment se lier).

La pièce souligne donc notre isolement, notre individualisme compulsif, voire obsessif. Nous vivons chacun de notre côté, hommes et femmes, prolétaires et intellectuels, déconnectés les uns des autres et confondants échanges humains et transactions. Comme le dit si bien le personnage de Marie-Hélène/Dominique dans le texte original : « Et je pose la question paradoxale; cette volonté exacerbée de bonheur individuel que nous observons maintenant dans nos sociétés n’est-elle pas en fin de compte, historiquement liée au déclin de l’Empire américain que nous avons maintenant commencé à vivre? ».

Bref, malgré nos erreurs, leçons dûment apprises et expérience chèrement acquise, nous n’avançons pourtant pas, à l’inverse nous suivons une spirale descendante et cette chute est très bien illustrée à travers les différentes facettes de la scénographie. Notre pouvoir de réflexion et d’analyse est abruti sans ménage par nos obsessions individuelles inventées de toutes pièces, telle la quête d’un corps parfait, d’un salaire à 5 chiffres, d’une vie sexuelle olympique digne des meilleurs films X, ou bien encore du désir maladif de plaire à tout prix.

 

Sexe, sexe et…sexe

Omniprésent dans les discussions tout comme immortalisé sur scène, le sexe est ici le médium de prédilection pour véhiculer les thèmes récurrents du texte d’Arcand. Ainsi, les passages où les personnages — continuellement à la merci de leurs pulsions charnels — prennent leur pied sont particulièrement travaillés. La sexualité est réalisée comme un acte chorégraphié, tantôt un dialogue, tantôt une bataille, au sein d’un ballet habile dans lequel tous semblent s’abandonner afin de s’assujettir un instant des tracas du monde. On observe aussi une sublime recherche dans l’éclairage des corps, aidant à conjurer la brutalité et le désenchantement associé à notre ère. Tout pour faire rêver … ou à l’inverse, évoquer le néant et la fatalité de ces rencontres vaines, passionnelles et éphémères.

C’est forcément ce dernier point qui demeure l’ultime force de ce spectacle de 1h30 (tout comme la durée du film).

À voir !

Article écrit par Marie-Michelle Demers
Crédit photo principale: Claude Gagnon
Crédit photo dans le texte: Nicolas Du Lac

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