Guerre & Paix – du Tolstoï raconté par des marionnettes

1572.

C’est le nombre de pages que contient l’oeuvre Guerre et Paix écrite par l’écrivain russe Léon Tolstoï, publiée dans un feuilleton entre 1865 et 1869.

Le dramaturge Louis-Dominique Lavigne, prend le pari d’adapter cette brique, considérée comme une oeuvre majeure de la littérature et de la présenter à des élèves du secondaire. Avec toutes les stimulations qu’ils reçoivent au quotidien, délaissant les livres au profit de l’Internet, intéresser ce jeune public pendant 90 minutes, à cette oeuvre à la fois fournie et dense, relève de l’exploit.

C’est pourtant ce qu’est parvenu à faire le spectacle Guerre et Paix, mis en scène par Antoine Laprise et présentée à la Maison Théâtre le jeudi 10 janvier dernier.

Ma première fois au théâtre

Pour moi ce fut un retour au sources. La Maison Théâtre est un endroit spécial, puisque ce fut entre ces murs que j’assistai à ma première pièce. Ça parlait de pingouin et je n’avais alors que 5 ans. J’en ai désormais 27. Cette fois, c’est Tolstoï qui m’a convaincu d’affronter le froid de l’hiver afin de me rendre à la Maison Théâtre. La proposition d’une adaptation de cette oeuvre gigantesque pour un public adolescent était fort intéressante et je me devais d’y  jeter un coup d’oeil. Dans cet article, j’aborde 5 éléments qui vont vous convaincre d’aller voir ce spectacle en famille, si cela n’est pas déjà fait!

1) Le pouvoir sous-estimé des marionnettes

En collaboration avec le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et coproduit par Le Théâtre de Quartier et Le Théâtre du Sous-marin jaune, Louis-Dominique Lavigne et Antoine Laprise nous offrent un spectacle combinant tous les éléments de façon à nous tenir en haleine: humour, émotions et rythme.

Raconté par des marionnettes et surtout par le fameux Loup Bleu, qui joue le rôle de narrateur du récit, l’histoire nous est offerte de façon ludique quoi qu’elle foisonne de drames. La présence de ce personnage, ainsi que de son acolyte, un cheval qui parle, permet de clarifier le récit et d’alléger le contenu de l’histoire tout au long de la pièce. D’ailleurs, Loup bleu est constamment présent et interroge l’auditoire afin d’engager son public et de faire des parallèles d’actualité. Tant qu’aux interventions du cheval qui parle au courant du récit, elles permettent une distanciation avec les moments les plus difficiles où les sujets de la violence de la guerre ainsi que de la mort qui y sont abordés. De plus, ce personnage souligne la place des chevaux pendant ces guerres et le fait que ceux-ci sont les grands sacrifiés des récits de Tolstoï.

Pendant toute sa durée, le spectacle alterne entre des moments de paix (des bals organisés par la bourgeoisie russe) et des moments de guerre (de nombreuses batailles, illustrées avec poésie et ingéniosité). On philosophe sur des sujets lourds, soit une réflexion sur la légitimité de la cruauté humaine, sur les inégalités sociales, ainsi que de la conception matérialiste de l’Histoire. Et surtout, on parle de déterminisme historique et de libre-arbitre. Le déterminisme, ce principe selon lequel l’homme a très peu d’ascendants sur son destin, puisqu’il est victime d’une histoire qui se répète par cycle. Tous les phénomènes humains sont reliés dans un rapport de cause à effet que les hommes subissent.

Bref, comme les personnages de l’histoire de Tolstoï le sort des hommes est livré au hasard. Malgré eux, leurs actions n’interviennent pas sur la suite des évènements et le libre-arbitre est donc sans conséquence sur le déroulement de l’histoire. D’ailleurs, l’histoire montre, comme Loup bleu l’énonce en début de spectacle, que Tolstoï a écrit un récit où les gagnants deviennent les perdants et les perdants deviennent les vainqueurs. Ainsi, tout peut arriver! les situations et rangs sociaux peuvent être inversés, et ce, sans que les actions des personnages soient en cause.

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2) Suivre l’histoire, une fresque à la fois

Au départ, Loup bleu nous mentionne que l’histoire peut aussi être suivie à l’aide de pastilles placées sur une bannière géante surplombant la scène. Chaque pastille illustre une scène clef et indique la chronologie des évènements dans le récit. On peut donc facilement savoir, combien de scènes restent-il et où se situent les personnages dans ce vaste récit relatant l’histoire de la Russie à l’époque des guerres napoléoniennes.

 

3) Des personnages attachants

Natacha Rostov, André Bolkonski et Pierre Bezoukhov sont les personnages principaux de cette fable. À la fois interprétés par des humains et des marionnettes, ceux-ci ont des personnalités et des rôles clairement définis. Loup bleu commente parfois les réflexions et motivations  de chacun afin que le jeune spectateur se situe dans le récit, ce qui rend l’assimilation de toute l’information facile à digérer pour un néophyte.

 

4) Des thèmes qui touchent la cible

Le thème des jeux amoureux appartenant à l’adolescence, les questions de justice sociale et même les enjeux politiques (on soulignera même l’élection de Trump pendant la pièce), amènant décidément le jeune spectateur à réfléchir. Chaque thème est d’ailleurs relié à un enjeu concret qui touche l’actualité ou bien la réalité des jeunes du secondaire.

 

5) Tout est dans les détails

La mort d’une marionnette qui tombe sur un oreiller. Une calèche qui affronte la tempête, scène illustrée par un drap agité par deux comédiens, nombreuses sont les scènes où on ne peut qu’être émerveillé. Simples mais efficaces, les péripéties s’enchaînent avec une clarté et une créativité rafraîchissante.

Chaque détail est étudié pour que l’on ressente l’évolution des personnages du point de vue social au fil du récit. Pour aborder le sujet de la servitude des paysans russes, les minuscules marionnettes jouant leurs avatars, sont placées au sol  dans un coin isolé de la scène. Pour montrer que le personnage de Pierre s’enrichit avec le temps et pour souligner les artifices de ce changement de classe sociale, celui-ci sera affublé d’un chapeau haut de forme rose pimpant, illustrant son ascension.

Et pourquoi lire Tolstoï en 2016?

Lire Tolstoï aujourd’hui relève de l’engagement social. Avec les derniers évènements qui ont touché le Québec, pensons par exemple au Printemps érable, l’oeuvre du grand écrivain russe est toujours d’actualité.  S’opposer aux décisions, que ce soit par le militantisme ou par la désobéissance civile, semblent des pistes de solutions abordées dans Guerre et Paix pour contrer les inégalités sociales. La pièce pose, comme l’oeuvre, une grande question: quel est le rôle de l’homme dans l’évolution de son propre destin et de son rang social?

Guerre et Paix nous montre que les rôles peuvent être inversés. Les perdants gagnent à la fin et les oppressés sont libérés. Il y a de l’espoir. Du jour au lendemain, tout peut basculer.

Pour voir la pièce Guerre et Paix en famille et apprécier cette grande oeuvre littéraire, une dernière représentation aura lieu le dimanche 15 janvier, à la Maison Théâtre.

Bon spectacle à tous!

 

Marie-Michelle Demers
Journaliste pour Hurlevent Théâtre

 

 

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