Macbeth d’Angela Konrad: rock et pouvoir

Imaginez Lady Macbeth chantant du Patti Smith à tue-tête avec une voix qui déraille, un Macbeth en rockstar adulé, proche de la névrose et des sorcières prenant la forme de trois sbires au look grunge et au rire de hyène.

Ajoutez à cela un texte dont la langue est à la première écoute indéfinissable – entre vieux français, québécois moderne et joual – interprété avec un accent fort qui rappelle celui de nos aïeux.

Voilà la proposition à laquelle Angela Konrad ne nous avait pas préparé, dans sa version du classique shakespearien Macbeth, présentée à l’Usine C.

(Avant même d’entrer en salle, nous avions aussi le privilège de regarder l’exposition de Daniel Erban qui a créé plusieurs oeuvres visuelles pour Angela Konrad. Surtout en noir et blanc, les dessins expriment à la fois une certaine naïveté et un brin de cruauté. À voir absolument!)

Danie Erban

Artefact du langage

La langue acérée de Shakespeare a été traduite et adaptée par Michel Garneau en 1978, à une époque de bouillonnement politique. Tel un artefact travaillé puis remanié par des mains habiles, Garneau nous fait redécouvrir, avec ce texte brute et riche, la langue québécoise archaïque, expressive, émotive et remplie d’images.

À la première écoute, cette langue nous transporte ailleurs, nous demande une certaine attention et nous retient. Elle parle du Québec, mais d’un Québec à la fois révolu et en pleine transformation, au même titre que Macbeth; ce Québec qui se cherche, qui parle une langue viscérale, passionnelle, qui fait pulser le sang et qui arrache les grandes émotions, percute et estrope par son tranchant.

On revient aux sources de la langue et le texte soutient remarquablement l’oeuvre originale de Shakespeare – classique oh combien de fois adapté. La version de Garneau est jouissive et rafraîchissante, elle stimule l’imaginaire tout en nous racontant une partie de notre propre histoire. Le slogan  »Je me souviens » de René Lévesque n’aura jamais été aussi vrai. La richesse sous-estimée de la langue québécoise est redorée par la proposition d’Angela Konrad et brillamment interprétée par les acteurs.

Soif de rock, soif de pouvoir

Telle deux rockstars modernes, Macbeth et Lady Macbeth forment un couple en puissance, unis par leur soif de pouvoir. Les ressemblances avec une mise en scène de show rock sont constamment présentes, surtout lors de la fameuse scène où Lady Macbeth émerge somnambule d’une pénombre inondée de lumière verdâtre et enfumée, un chandelier à la main, troublée et perdue par sa propre perdition morale. On croirait voir l’entrée en scène d’une star au Centre Bell.

D’ailleurs, les moments chantés au micro ajoutent à la  »trashitude » du spectacle. Les voix se cassent, grillent, fusent, se déchaînent et ajoutent une intensité qui sied parfaitement au propos rempli de pulsions et illustrant si bien la déchéance moderne. L’interprétation de la chanson  »Because the night » par Dominique Quesnel est saisissante et donne une allure débridée au drame de Shakespeare.

Le mode de vie décadent du couple est aussi mis en relief par des moments crus où musique et projections vidéos s’allient pour articuler le psychique des personnages. Tout comme l’instant où un gros plan du visage de Macbeth, tourmenté et psychotique, fixe la scène avec ardeur comme s’il essayait d’atteindre les acteurs qui s’y trouvent, ou encore celui où le choeur des trois sorcières somment à Mcduff (toujours à l’état de foetus) de sortir du ventre de sa mère pour tuer le rois Macbeth. Tout est brutal, même le meurtre de tyran, qui se fera d’ailleurs tuer sans attendre, sous un moment de stupeur.

Adaptation unique

Drame politique, on ne peut passer à côté des multiples passages où les personnages cachent leurs intentions pour mieux écraser et régner. Comme des politiciens en élection, le roi Macbeth et sa femme, Lady Macbeth, portent leurs masques respectifs. Les moments où les personnages révèlent leur vraie nature sont poignants, lugubres et psychotiques. Les acteurs parlent en aparté, changent leur voix et le ton devient soudainement brutal, voir hystérique.

Cette adaptation magistrale et poignante illustre avec intensité, toutes les dérives et décadences de ce drame shakespearien, cruellement actuel à une époque où un milliardaire et star de téléréalité, parvient à devenir président de l’hégémonie mondiale.

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