Des arbres et des enfants

« Certaines personnes ne devraient pas avoir d’enfants […]. »
– Des arbres

Présentée à La Licorne jusqu’au 3 mai, la pièce Des arbres vise un public précis: les jeunes adultes de 25-30 ans écolos se questionnant sur le bien fondé d’avoir un enfant en période de changements climatiques. Cette pièce tombe à point, puisque le 13 août dernier, la planète a atteint son « jour de dépassement ». À partir de cette date, toutes nos ressources consommées ne seront pas renouvelées.

En sachant qu’un canadien moyen détruit 6,6 hectares globaux* par année pour vivre, est-ce moral de faire un enfant en 2016 si l’on veut conserver la planète? C’est la réflexion amenée par le texte.

Si vous habitez sur le Plateau, que vous recyclez, achetez bio et soutenez les politiques de Ferrandez, vous risquez d’être interpellé par cette oeuvre qui montre les questionnements d’un couple début trentaine qui se pose LA question: faire ou ne pas faire d’enfant(s). Et plus loin encore, comment effacer l’emprunte écologique laissée par cet être humain, qui sera un jour indépendant et qui fera ses propres choix par rapport à l’environnement.

Que faire lorsque la décision d’avoir un enfant devient un choix engagé avec des conséquences sociales, voir politiques? Le texte de Duncan McMillan, traduit de l’anglais par Benjamin Pradet, met les mots sur l’inquiétude et la culpabilité de ce jeune couple, qui réalise soudainement que faire un enfant équivaut à polluer la planète, plus que s’ils décidaient de ne pas en avoir et qu’ils partaient en avion à Cuba à chaque année. Pourtant, la race humaine s’est reproduit sans trop se questionner pendant plus de 200 000 ans…alors pourquoi on s’en inquièterait maintenant?

Nous sommes imparfaits

Sommes-nous, oui ou non, de bonnes personnes si nous décidons d’avoir un enfant? La question est posée de nombreuses fois dans le texte de façon directe. On se sent coupable parce qu’on n’a pas mis la pinte de lait vide dans le bac de recyclage, parce que l’on a acheté un t-shirt qui a été fait par les mains d’une femme pakistanaise dans un bâtiment en ruine et parce que l’on ne conduit pas une Tesla. Et si toute cette culpabilité ne servait à rien? Et si une partie de nous ne pouvait tout simplement pas être en harmonie avec la planète? Peut-on vraiment vivre en marge de ce qui a été créé avant nous, en dehors de ce mode de vie de surconsommation? Est-ce qu’il suffit de planter un arbre pour effacer toute la destruction qui vient avec l’humanité? La pièce nous confronte au vide et à la stérilité de ces questions, puisque qu’on ne sauve pas la planète seul; tout ça relève d’un choix collectif.

L’anxiété moderne

La mise en scène est simple, rapide, il y a urgence dans les dialogues, où les deux acteurs s’interrompent sans arrêt, les scènes s’enchaînant l’une après l’autre sans pause et avec humour. Cette absence de pauses nous fera vivre la vie entière du couple en 1h25 sans temps mort ou presque. Sophie Cadieux et Maxime Denommée sont vrais du début à la fin. Leur jeu organique et naturel donne un élan et un dynamisme au texte, et la chimie entre les deux acteurs rend la relation de couple tellement sincère, qu’on se croit parfois pris avec eux, dans leur intimité et leurs regards complices. En fait, on a souvent l’impression d’être là à épier un couple d’amis que l’on vient de rencontrer. La force du texte est qu’il donne le ton à cette anxiété collective qui habitent les jeunes adultes, et qu’il force les acteurs à jouer la précipitation, l’essoufflement et le sentiment de pression face au temps qui file trop vite.

Créer des lieux avec le jeu

La mise en scène épurée, donne l’occasion aux acteurs de se dépasser. L’absence de décor, livrent les acteurs à eux-mêmes et leur permet de créer des lieux à partir de leur gestuelle et leurs mouvements. Par exemple, le temps d’une scène intime, le mur du fond deviendra un lit, et faute de chaise, les acteurs se coucheront parfois sur le sol ou se déplaceront en dansant parfois, pour exprimer que le moment et le lieu viennent de changer.

La culpabilité entourant la décision de faire ou ne pas faire un enfant est au centre de la pièce Des arbres. De l’action quasi sacrée et charnelle de concevoir, jusqu’à la réflexion entourant l’éducation de l’enfant afin qu’il devienne un adulte responsable, toutes les interrogations y passent. Pourquoi faire un enfant? Qui sommes-nous pour penser être un bon père ou une bonne mère? Est-ce qu’il faut absolument réfléchir cette décision pour la rendre morale? Qu’est-ce qui nous pousse à passer à l’acte alors que tout joue contre nous (précarité d’emploi, problèmes de couple, décès etc.)? Le dénouement de la pièce aurait pu être complètement radicale, mais le texte prend une direction beaucoup moins risquée que ce que ce qui est suggéré dans l’introduction. Malgré cela, la pièce nous transforme par son climat intime et tranchant et ne laissera personne indifférent.

Source: http://ici.radio-canada.ca/

*Hectare global: hectare de terre ayant la capacité de fournir des ressources et d’absorber des déchets à un volume correspondant à la moyenne mondiale.

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